A propos de la peinture de Philippe Croq

Suite à une grave maladie, Philippe Croq interrompt son activité dans l’industrie aérospatiale pour se consacrer à la peinture. D’abord dans l’urgence et la nécessité, pour exorciser l’angoisse et le trauma, puis dans une perspective plus large, pour s’emparer du réel, en commençant par sa propre mémoire jusqu’à atteindre une dimension collective.
Autodidacte donc, mais œuvrant au coeur d’une culture riche, qui va, décomplexée, du Caravage à Joy Division, de Manet à Coppola, se saisit au passage de Bacon, J. P.Witkin, Twombly ...

Les souvenirs d’enfance - photos, objets, mots -, mais aussi les faits divers, figures célèbres, bribes de chansons, autant d’emprunts à l’esprit du temps, font des apparitions récurrentes sur ses peintures. Ils y sont «mis en peinture», deviennent des formes qui produisent d’autres formes. En effet, sur ces grands formats, que le bras, l’oeil et le corps peuvent balayer dans un rapport immédiat d’échelle 1:1, les images naissent de manière intuitive, quasi automatique, le peintre cherchant à «laisser la main aller plus vite que le cerveau». En elles s’opère la rencontre percussive des motifs, souvent une forme avec un mot, une figure avec une locution.

Presque toujours, l’ambiguïté règne sur cette rencontre. Les formes volontairement imprécises, imparfaites, et les rapprochements de sens volontairement ouverts, ambigus renvoient à l’état du monde tel que le perçoit le peintre : confus, mouvant, impénétrable.

C. Croq

 

 

[…]
A commencer par l'évidence proprement aveuglante du corps, partout présent sans qu'il soit possible pourtant de l'identifier ou de lui assigner une place quelconque sur la surface peinte.  Corps libre de toute figure, non pas posé sur la toile mais suspendu, et comme soustrait à sa propre masse.  Aussi, la souffrance qui généralement l'accompagne apparaît-elle également comme diffuse, indéterminée, elle-même en suspension.  Au point que ce couple corps-souffrance en devient disparitoire à force d'échapper à l'insistance de mon besoin d'ancrage, d'assignation à résidence des formes et du possible de leur sens.  Car cette peinture dit le corps, et en même temps l'interdit, dans un discours tragique dont l'éloquence nécessite pour le moins quelques commentaires. [...]

Daniel Rocchia, 1998

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Reprenons.

Depuis 1998, le travail de Philippe n’a cessé de visiter les territoires de la peinture, avec une constance si tendue qu’on la dirait soumise à une loi biologique. Mais la biologie est aveugle, non l’art. Si la vie écoutait davantage le peintre, elle cesserait de se ruer vers sa déchéance, et s’arrêterait à l’offrande réitérée de son propre miracle, comme on l’a déjà dit. L’œuvre a donc toujours fonction de nous rappeler à ce principe qui la fonde, et qui va bien au delà du carpe diem classique. Là où les Anciens nous invitaient à vivre en exhibant la mort comme un repoussoir, le tableau choisit ici d’en admettre l’omniprésence et les vertus dynamiques : mesure primitive du temps tragique, certes, mais également preuve des multiples victoires de la mémoire et des sens. Elles méritent tant d’être célébrées que la surface peinte brille d’un vernis triomphal et précieux (refus magistral du conceptuel à la vue courte, qui voudrait qu’une victoire si provisoire fût nécessairement rivée à une forme à l’avenant). On peut donc représenter le bonheur - celui de vivre ou de peindre – par ses conquêtes les plus intimes, par ce qu’il a repris au temps et à la mort. Ainsi, par exemple, de hope:19.03.02 où un christ laïque fait l’offrande de son corps au spectateur. [...]

Daniel Rocchia, 2002

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Les travaux ici regroupés, assignés à la succession des pages, laissent au regard de qui a bien voulu « venir voir » une étonnante impression de continuité synoptique. Qu’on l’appelle cohérence ou obsession, qu’on l’attribue à la volonté tenace de l’artiste ou à l’incontrôlable expression d’un substrat préconscient, il demeure que cette tension constante entre l’un et le multiple, le singulier et la série, sont la marque incontestable d’une œuvre. La peinture de Philippe Croq s’est progressivement installée dans le territoire de l’art, un monde invisible et omniprésent, comme ces forêts mythologiques dont l’accès est toujours proche mais cependant camouflé par l’aberration du réel observable.

Les voici réunis, ces corps et ces visages,  dans le dénuement ou la souffrance. Ils sont le plus souvent auteurs ou victimes d’une étrange barbarie. [...]

Daniel Rocchia, 2004

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